Moyen-Orient

Ahmad al-Sharaa et l'héritage du régime Assad

« Surprenante » : c'est le premier des mots venant de la bouche des analystes occidentaux, lorsqu'il est question d'évoquer l'arrivée au pouvoir d'Ahmed Hussein al-Sharaa (alias Abu Muhammad al-Julani). Cependant, la majorité des commentateurs ne s'attardent pas sur son passé, non pas celui d'ancien chef de la branche syrienne d'al-Qaïda, le Front al-Nosra, mais celui de sa jeunesse, dès le début de la guerre d'Irak. En réalité, ce personnage sur lequel l'Occident comme le peuple arabe s'interroge a un parcours influencé par un régime, celui de la Syrie de Bachar al-Assad après l'invasion américaine en Irak.

Ahmad al-Sharaa et l'héritage du régime Assad

En mars 2003, l'administration Bush pose ses premiers pas en Irak, avec le but ultime autoproclamé de ramener la liberté aux Irakiens, en renversant Saddam Hussein et sa famille régnante depuis 1978. Cette entrée en Irak est un choc pour la jeunesse arabe et musulmane, dont une partie subit une radicalisation féroce, avec l'envoi de jeunes Syriens, Irakiens, Jordaniens et Maghrébins combattre les Américains sous les drapeaux d'organisations salafistes.

Image montrant deux insurgés contre l'occupation américaine en Irak, 2006.

L'un des moyens d'exposition à la radicalisation de la jeunesse sunnite sont les chaînes d'influence salafiste, avec le slogan « le sang sunnite est un ». Certaines de ces chaînes se trouvent alors dans la Syrie d'Assad et en Arabie Saoudite.

Des chaînes comme « Al-Zawraa » étaient le véritable vecteur d'influence poussant des jeunes à combattre les Américains dès 2005, deux ans après la chute de Saddam Hussein. On y apprenait aux jeunes comment fabriquer des bombes artisanales, sans oublier le sectarisme sunnite apparent, utilisé comme stratégie par le fondateur de la chaîne, Mashaan al-Jabouri, qui se trouvait sponsorisé par le régime Assad et habitait directement à Damas en 2005.

Aussi, avant 2005, pour le cas des jeunes de Syrie, comme Ahmed al-Sharaa à l'époque, ils n'étaient pas directement influencés par des chaînes comme « Al-Zawraa », mais par des prédicateurs salafistes soutenus par l'État syrien, voire étant ses propres agents.

C'était en effet le cas d'Abu Qaqaa' al-Souri, dont le vrai nom était Mahmoud Qul Aghassi. Ce dernier émettait des prêches appelant au jihad en Irak depuis Alep en 2003, les filmant et les diffusant par CD dans tout le pays auprès des jeunesses sunnites motivées.

Le cas d'Abu Qaqaa' al-Souri, qui était en réalité un agent des renseignements de l'air syriens, est le plus impressionnant : ce dernier était capable d'envoyer une vingtaine de bus remplis de jeunes Syriens au jihad en Irak, sans compter leur entraînement et le fait qu'ils étaient inscrits dans les archives des renseignements syriens de l'époque, au cas où ils revenaient vivants.

Abu Qaqaa' al-Souri, sous le rôle de prédicateur appelant au jihad en Irak depuis la Mosquée Omeyyade d'Alep.

Dès 2005, Abu Qaqaa' al-Souri disparaît d'Alep. Il réapparaît à Damas, la barbe rasée, en pantalon et chemise, devenant « Docteur Mahmoud », se présentant comme un professeur croyant dans le concept de l'État et comme opposant pacifique de l'intérieur, tout en rencontrant les chefs successifs du renseignement syrien, comme Mohammed al-Shaar.

Mahmoud Qul Aghassi (Abu Qaqaa' al-Souri), donnant une conférence à Damas.

Mahmoud Qul Aghassi rencontrera même quelqu'un de très peu connu à l'époque : Ibrahim Awwad Ibrahim, plus tard connu sous le nom d'Abu Bakr al-Baghdadi, le fondateur du groupe terroriste État Islamique. En 2007, Mahmoud Qul Aghassi est exécuté par les Moukhabarat syriens, et ceux ayant effectué cette exécution se retrouvent à leur tour soit tués, soit emprisonnés dans la prison de Sednaya.

Papiers d'identité d'Ibrahim Awwad Ibrahim (Abu Bakr al-Baghdadi).

Pour en revenir à Ahmad al-Sharaa, ce dernier a été envoyé en Irak courant 2005, après un entraînement par les renseignements syriens, comme le montrent des documents confidentiels datant de la même année. Il se serait entraîné dans un camp de la localité d'al-Kessoueh, dans la campagne de Damas, avant d'être envoyé en Irak.

Liste des jihadistes syriens entraînés par les renseignements syriens à al-Kessoueh, avant d'être envoyés en Irak, où le nom d'Ahmed Hussein al-Sharaa figure.

Ahmed al-Sharaa est encore à ce moment dans ses débuts de la vingtaine, ce dernier interrompt ses débuts d’études à Damas, où il réside à Mazzeh Villate, et commence à écouter les prêches des cheikhs salafistes de Syrie et d’ailleurs, aussi influencé par l’intifada en Palestine.

L’enfant né à Riyadh en 1982 et revenu dans son pays d’origine ira maintenant à Baghdad rejoindre les groupes jihadistes, comme voulu par le régime du Baath pour des milliers de jeunes Syriens, Jordaniens, Irakiens et Palestiniens habitants en Syrie ou ailleurs, les entraînant et les envoyant en Irak.

Il est directement recruté par les Mukhabarat, et est entraîné à Damas dans des camps secrets du régime, puis envoyé en Irak rejoindre al-Qaïda.

Après avoir été arrêté courant 2006, Ahmed al-Sharaa passera par les prisons de Camp Bucca, Abu Ghraib, Camp Cooke et Camp Cropper. Plusieurs années de détention s'écoulent, et il est libéré des prisons américaines en Irak le 13 mars 2011, soit deux jours avant le début des révoltes en Syrie. Il sera envoyé avec 50 000 dollars en liquide, avec pour mission, confiée par Abu Bakr al-Baghdadi, de créer un groupe rebelle à Assad ; il fondera alors Jabhat al-Nusra.

Jabhat al-Nusra sera connu pour avoir attaqué les champs pétroliers contrôlés par l'Armée syrienne libre, avoir massacré ses combattants et en avoir pris le contrôle, pour ensuite vendre gaz et pétrole au régime Assad afin d'en tirer une source de revenus destinée à financer le groupe.

Jabhat al-Nusra contrôlera par la suite Idlib, région stratégique et frontalière de la Turquie qui deviendra un nid à factions islamistes anti-Assad, recevant du soutien en hommes et en financement directement depuis le territoire turc.

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